Résidence de Sioule
Interview : Sioule
Actuellement en résidence au 109 pour une durée de cinq jours et accompagnés de Sarah Serec formatrice de danse, les membres du groupe Sioule reviennent sur la genèse de leur projet, l’équilibre subtil entre musiques traditionnelles et sonorités funk, ainsi que leur immersion dans l’univers du bal folk.
On a l’impression qu’avec le nom « Sioule », on capte directement l’essence de votre musique. Comment percevez-vous ce nom ?
Francis : Il y a un ancrage local, donc moi j’ai grandi ici, à Saint-Éloy-les-Mines, et la Sioule est pas loin. Ça a été un lieu important, c’était la rivière du coin dans laquelle on allait se baigner, il y a les Gorges de la Sioule. Elle évoque quelque chose pour moi géographiquement. Ce qu’il y avait de marrant dans le nom Sioule, ça ressemble un peu à la Soul, il y a un lien avec le mélange musical qui s’opère. Je trouve que c’est un nom assez rigolo aussi pour ceux qui connaissent pas la rivière, enfin tu vois, ça chante déjà un peu quoi.
Et comment êtes-vous venus à ce mélange spécifique entre funk et musique traditionnelle ?
Francis : Il s’est opéré naturellement. Avant Sioule, je m’occupais et je m’occupe encore d’un groupe qui s’appelle Cissy Street, qui est un groupe de jazz-funk et du coup le funk ça faisait partie des choses qui me passionnaient et qui me passionnent encore. Et en même temps dans ma famille on jouait des musiques traditionnelles. Mon oncle est accordéoniste, ça danse du côté de mon père, ma tante, ma cousine, il y avait du folklore. J’ai grandi autour de ça. Et ça fait plusieurs années que trotte dans ma tête l’idée de vouloir essayer de mélanger les deux. Je me résignais au fait que c’était sans doute des musiques qui avaient rien à voir, et puis au fil des tentatives, je me suis dit qu’il y avait quand même un point commun évident qui était la danse, qu’il y a peut-être quand même quelque chose à trouver dans le rapport à la danse qu’on trouve dans le funk et dans les musiques traditionnelles du Massif Central. C’est ça l’objet, c’était d’essayer de trouver à rassembler sur une même piste de danse ces deux musiques-là.
Quelle forme prend la musique traditionnelle dans vos compositions et comment parvenez-vous à combiner ces deux univers ?
Nina : La musique traditionnelle est souvent très répétitive. Et donc pour que ça soit dansable et pas lassant, il y a besoin de l’arranger, de rythmer, de phraser différemment. Et je trouve qu’on peut le faire avec des instruments traditionnels, mais je trouve que l’orchestration, les arrangements permettent d’assumer à fond ce côté… bah on va détricoter les thèmes, on va les retricoter, on va faire des breaks. On peut mettre aussi des phases sans mélodie, ce qui est moins fréquent dans la musique traditionnelle, généralement il y a quand même toujours la mélodie en général. Là on peut assumer d’aller plus loin sur des chorus, sur des rythmiques différentes.
Léon : Il y a quelque chose de très modal en fait dans la musique Funk qui rejoint un peu la modalité des musiques traditionnelles où on est sur des accords assez répétitifs. On pourrait associer le terme de cadence dans les musiques traditionnelles avec le groove dans la musique Funk.
Comment se déroule votre processus de composition ? Vous basez-vous uniquement sur le répertoire d’Auvergne ?
Francis : Au départ, il y a quand même une direction qui est axée sur l’Auvergne. Et on s’y est pas toujours tenus. On essaie de garder une thématique musicale liée au Massif Central. Au début c’était essentiellement des reprises, des mélodies traditionnelles qu’on réarrangeait. Et les compositions sont venues plus tard. En tout cas dans le processus de création du groupe, au début c’était vraiment de la réappropriation de mélodies existantes ou de mélodies traditionnelles. Il y a la réappropriation d’un territoire peut-être, ça faisait peut-être sens de se concentrer principalement sur le massif central.
Le « trad » est-il permissif ou faut-il respecter scrupuleusement les codes ?
Sioule : C’est toute la question, c’est l’objet de notre résidence. C’est les deux à la fois. C’est se permettre de rester dans les codes et d’en sortir aussi, tout en y restant. C’est vraiment une problématique centrale. Et c’est vrai qu’on discute de ça depuis longtemps, le trad c’est une musique forcément avec des codes, et jusqu’à quel point on peut prendre des libertés pour « funky-fier » une mélodie traditionnelle. Ça va forcément impliquer de casser certaines choses. On se demande quels sont les éléments essentiels qui vont faire qu’on est encore un peu dans le trad et qu’on arrive à glisser ailleurs. Qu’est-ce qui fait que ça va être encore dansable ? Qu’à l’oreille ça va ressembler à quelque chose de traditionnel ? Ça dépend aussi de ce qu’on veut faire ressentir. C’est à travers ça qu’on va percevoir un peu les influences et les ouvertures qu’on apporte. Si on a envie de faire ressentir un territoire, on va forcément utiliser des codes. Et si on a envie de faire ressentir aussi un style, une esthétique particulière, on va aussi utiliser ces codes-là.
Qu’est-ce qui vous motive à participer à des bals folks ?
Sioule : Ça vient d’une demande aussi. Parce qu’il y a eu des moments où on a reçu des demandes explicites de « Est-ce que vous pouvez animer un bal folk avec ce groupe ? ». On s’est posé réellement la question de est-ce qu’on dit oui, est-ce qu’on dit non, parce que ça n’avait pas été pensé en tant que tel. Et donc on a fait venir Sarah au 109 pendant une semaine pour estimer est-ce que réellement on peut répondre oui à « animez-vous un bal folk ? ». Qu’est-ce qu’un bal folk pour les gens qui sont en public, pour ceux qui nous programment ? Et à ce moment-là, qu’ils puissent avoir des surprises sans avoir des déceptions quoi. On était plutôt partis sur une version concert, justement pour un peu se libérer des contraintes liées à la danse, mais la danse s’est quand même réimposée de façon assez prononcée. Au début, on a refusé les propositions de bal folk jusqu’à ce qu’on se dise : « C’est quand même dommage, ce serait vraiment super de réussir à relier tout ça ».
Quels sont les axes de travail avec Sarah Serec, formatrice de danse?
Sioule : Le 1er axe c’est lorsqu’on est face à un public vraiment de danseurs, de personnes initiées à la danse, comment on fait pour faire en sorte que ces gens-là s’y retrouvent ? Comment on fait pour que le répertoire de Sioule fonctionne encore dans un cadre de bal folk et que les danseurs ne soient pas perdus, que ce soit encore dansable. Il faut connaître un peu les codes spécifiques des danses bal folk. L’autre axe, c’est le contraire, c’est-à-dire comment on fait lorsqu’on est dans un cadre de concert, face à un public a priori de non-initiés à la danse, pour les inviter à aller vers des danses trad. C’est surtout arriver à retrouver, à sentir en tant que musicien quels sont les appuis qui font que ça donne cette identité.
Sarah : La vocation première n’est pas de faire des musiciens des danseurs, c’est juste qu’ils sentent en tant qu’être humain ce qu’il se passe dans les corps pour pouvoir aller le transmettre. La démarche du bal, c’est pas les musiciens d’un côté, les danseurs de l’autre, et on vous donne une musique à danser et vous dansez et puis basta. Non, c’est des allers-retours entre les uns et les autres, et c’est une communication, et c’est ça qui fait le bal.
Sioule : Dans les choses qu’on a demandées à Sarah, c’était aussi de faire un petit peu d’initiation aux non-danseurs du groupe, on a estimé que c’était important d’en comprendre quand même un petit peu au moins la base.
Au-delà des bals folks, quels sont vos futurs projets ?
Sioule : On vient d’enregistrer le premier album, il est sorti il y a un mois, le 3 avril. Donc c’est le premier album du groupe, il s’appelle Migransa. Une tournée, on aimerait bien. Là on a beaucoup travaillé sur l’album et un peu moins sur la tournée. Mais oui, on espère bien partir en tournée. On espère toucher le secteur des World Musics, musiques actuelles. On a joué dans des festivals de jazz aussi.
Quel serait le chemin le plus accessible pour un novice pour découvrir le trad ?
Nina : Le mieux c’est d’aller voir, d’aller en festival avec des gens de confiance et de se laisser porter. Il y a des festivals très ouverts en fait. Il y a aussi un agenda trad qui existe en ligne, où on peut retrouver beaucoup d’événements. Sur les réseaux sociaux aussi, il y a beaucoup de publications sur les événements trad dans chaque région. Il y a souvent des initiations, des stages. Mais on peut se pointer directement en bal et apprendre à danser en direct, il n’y a pas de soucis. C’est quand même un milieu très inclusif, il y a un peu tous les niveaux. Même si on n’est pas à l’aise avec son corps, en fait, le fait qu’il y ait des pas, des chorégraphies, c’est très vite rassurant.
Avez-vous des recommandations de groupes ou de lieux ?
Francis : Sioule ! En fait, c’est très subjectif. C’est difficile de faire une liste des groupes qu’on aime. On peut parler peut-être plutôt de lieux de rencontre, de festivals qui font venir des groupes un peu fusion comme ça. Il y a un festival qui est un des plus renommés, c’est Le Son Continu, où on retrouve beaucoup de groupes qui mélangent des styles. À la base, est un festival qui a été monté autour des maîtres sonneurs. Ça fête les 50 ans cette année. On y a d’ailleurs joué il y a deux ans.
Léon : C’est une bonne réponse parce que moi ce qui m’a amené dessus c’est pas tellement un disque ou un artiste en particulier, c’est plutôt d’aller dans un festival, notamment au Bal de l’Europe à Saint-Gervais, c’est là que je me suis dit « Ah, en fait il y a un vrai public de toutes les générations, il y a des jeunes qui viennent danser et tout ». Et c’est ça qui a été le pont, plutôt qu’un album ou un artiste en particulier. Il y a des gens qui vont accrocher, qui vont rentrer dans ce milieu-là pas forcément par un groupe très expérimental au niveau de la fusion de ces musiques-là. On peut débarquer dans un festival où on a des musiques complètement métissées, enfin ça peut être tellement de choses, il y a plein d’entrées différentes.
+ d’infos sur le groupe : https://sioulemusic.com/
Interview réalisée par Mallaury et Pierre-Nicolas pendant leur stage au 109


